02/12/2018

INDUSTRIE HORLOGÈRE: le nouvel ordre mondial

Avec l’arrivée massive de la « smartwatch » sur le marché mondial de la montre, l’écosystème horloger comprend désormais trois groupes d’égale importance : la Haute Horlogerie suisse avec une production annuelle de 8 millions de pièces pour un chiffre d’affaires de 16 Milliards ; les 80 millions de bracelets ou de montres connectées pour environ 16 milliards de chiffre d’affaires et 800 millions d’autres montres - en général bon marché - pour 16 milliards de chiffre d’affaires. 

Trois groupes donc ! Mais qui domine le jeu ? Historiquement,  les marqueurs de la Haute Horlogerie menaient le bal comme dans la plupart des autres industries (voitures, habillement, etc.) où le haut de gamme montrait le chemin aux autres. Eh bien, cela semble être fini ! Désormais à l’ère du tout numérique, c’est la technologie qui domine. 

Tour d'horizon d'un avenir à risque pour l’industrie horlogère suisse.

L’Apple Watch a donné le ton : la fonction « d’être à l’heure » n’est plus centrale pour une montre connectée qui désormais « sauve des vies ». En effet, les nouveaux capteurs des américains sont tous orientés vers la santé et le bien-être. Ainsi, on pourrait dire qu’Apple et certains autres producteurs de smartwatch dans son sillage, ont opté pour un autre cap laissant en quelque sorte les horlogers sur un nuage.

Dans cette perspective, on peut se demander que font les horlogers suisses ? Quelle stratégie poursuivent-ils ? Quelles sont leurs réactions face à cette révolution numérique ? Quels sont les projets en développement ? 

D'abord, on peut noter que deux orientations stratégiques diamétralement opposées se dessinent : celle du pôle de Genève ou celle de Neuchâtel pour faire court. Genève sous l’impulsion du Groupe Richemont choisi de développer plutôt le Haut de gamme de type joaillerie et Swatch (Bienne-Neuchâtel) choisi une voie originale vers l’Internet des Objets.

Même-si ces deux pôles ont des marques qui débordent (par exemple la montre connectée de Montblanc du Groupe Richemont) cela donne une idée globale du positionnement des uns et des autres. Il ne faut cependant pas oublier les entreprises indépendantes de la sous-traitance qui collaborent avec l’industrie de la montre connectée y compris pour Apple. Les suisses ont donc – un peu à reculons - emboîté le pas en offrant leur savoir industriel essentiellement en sous-traitance mais pas seulement car certaines maisons horlogères ont mis sur le marché leurs propres montres. 

On observe donc que plusieurs stratégies se mettent en place dans le monde horloger suisse. Certains comme le Groupe Richemont s'orientent plus vers la bijouterie et la joaillerie pour habiller leurs montres. D'autres, à l’image de Swatch regarde au-delà vers l’Internet des Objets avec la fabrication de capteurs, de piles et de Bluetooth de nouvelles générations.

Examinons rapidement deux d’entre elles : La Haute Horlogerie et L’Internet des Objets.

Genève et la Haute Horlogerie

Les très grandes marques de la Haute Horlogerie ont une prédilection pour Genève : Patek Philippe, Rolex, Richemont pour ne citer qu’eux, trônent avec leurs usines ultra-modernes dans le Canton. Genève est le point de référence du luxe pour la Montre. Grand Prix de L’Horlogerie, Rue du Rhône, SIHH (Salon International de la Haute Horlogerie) sont les marqueurs visibles de cette exposition. Tout se concentre sur la ville et ses environs pour faire de cette place le très haut lieu de la montre de luxe.

Grâce au soutien d’institutions de formation dédiés comme l’école d’horlogerie de Genève ou le CREA, mais aussi la HEAD (école de design) et l’Université, les jeunes peuvent profiter d’une palette complète de haut niveau.

Mais ce sont surtout dans les centres privés de recherche, de développement et de design que les grandes marques jouent leur destin. Les zones industrielles comme Meyrin, Plan-les-Ouates et le PAV concentrent les énergies. L’innovation dans le secteur est devenue un levier de croissance important. Nouveaux matériaux, nouvelles formes, nouvelles complications ont été au cœur de l’évolution positive de la Haute Horlogerie.

Ces marqueurs s’opposent aujourd’hui bien sûr à la montre connectée qui apparaît comme le véritable champ de l’innovation disruptive.

Mais le jeu commercial joue aussi sur les symboles des références émotionnelles avec la vague du « vintage » chez les jeunes qui portent des montres comme la Rolex Oyster. Il faut comprendre ce double aspect des choses : émotion contre expérience. Rolex contre Apple, en somme. Cette lutte d’influence se déroule sous nos yeux. Il n’y aura ni vainqueur ni vaincu mais deux marchés qui vont évoluer parallèlement selon les modes du luxe.

Neuchâtel et l’Internet des Objets

Déjà inventeur de la montre à Quartz dans les années 60, il peut aujourd'hui compter sur le dynamisme des entreprises (par exemple EM Microelectronic Marin) et des Hautes Écoles (Université de Neuchâtel, EPFL Microcity, He-Arc et le Centre de recherche du CSEM). Pas moins d'une douzaine d'initiatives ont été lancées pour affronter cette mutation indispensable pour une industrie hautement technologique. 

Examinons, ce qui se passe au CSEM (Centre Suisse d’Electronique et de Microtechnique) qui vient de faire une annonce retentissante dans la maîtrise de toute la chaîne de fabrication des objets connectés dédiés à l'Internet des Objets. En effet avec le Groupe Swatch, ils vont développer la pièce manquante : un système d'exploitation pour les objets connectés à faible consommation d'énergie. Cette innovation stratégique va propulser, à n'en pas douter, la région comme l'un des leaders mondiaux de la révolution numérique. Son directeur Mario El-Khoury avait déjà beaucoup œuvré pour mettre le CSEM et Microcity au sein de la révolution industrielle, maintenant il fait franchir un pas nouveau à ses équipes de chercheurs mondialement respectés.

L’EPFL a ouvert avec Microcity une dépendance forte dans le domaine de la recherche en micro et nano technologie à Neuchâtel.

L'Université de Neuchâtel quant à elle, n'est pas en reste puisqu’ elle annonce la création d'un Master en Innovation 4.0.

Le Centre professionnel du Littoral neuchâtelois (CPLN) va construire une "usine 4.0" en miniature avec l'entreprise SMC. Les modules didactiques "Smart Innovation Factory" seront installés dans les bâtiments de l'école professionnelle qui se trouve justement localisée dans le quartier de la "haute innovation" avec Microcity (EPFL) et le CSEM à Neuchâtel.

De manière générale, le canton semble s'être fixé un objectif global qui consisterait à stimuler toutes les forces vives dans le but de disposer et de maîtriser les toutes dernières technologies d'automatisation, de connectique et de numérisation pour faire entrer avec succès le canton dans l'industrie 4.0.

Ces innovations montrent le nouveau virage que va prendre l’industrie à l’ère du numérique dans les circuits intégrés et les systèmes électroniques à très basse consommation d’énergie, mais aussi dans les capteurs et les piles ainsi que dans toutes les autres technologies adaptées aux petits objets connectés.

Conclusion

Du coup, on voit bien la réaction de certains horlogers qui ont compris une chose fondamentale, c'est que la montre connectée ne sera qu'une toute petite partie des 50 milliards d'objets de l'Internet des Objets qui seront connectés d'ici 2020. L'enjeu est bien au-delà de la montre car si vous maîtrisez les micro-puces à basse consommation, les micro-capteurs et les micro systèmes d'exploitation, alors vous êtes en position de force pour l'avenir. 

On peut définitivement dire que la "riposte" horlogère suisse prend pour l’essentiel deux formes : la très haute horlogerie avec à la clé, la lutte pour les marqueurs du luxe et l’internet des Objets pour la révolution industrielle du numérique.

  

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paru dans l'Extension du mois de décembre 2018

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