11/05/2014

Aux caractères mobiles

La quête du tout mobile ne date pas d'hier... Cela poursuit l'humanité, au moins depuis l'invention de l'histoire...un joli poème de Jean-Luc Babel, notre grand écrivain genevois pour ceux qui l'ignore encore, nous fait rêver à l'apport de Gutenberg en la matière...à déguster (en soupe)...


"L’idée était dans l’air. Les Vénitiens, premiers en tout,

mirent de l’encre (de seiche) dans les pâtes rapportées

de Chine par Marco Polo. Mais Gutenberg n’aura jamais

goûté au délice dont il est indirectement l’inventeur:

le potage aux lettres. Manger l’alphabet, le vocabulaire,

les phrases, boire leur suc!

D’une pierre deux coups. Les familles procéderont

de la même avec les petits en leur servant, trempés et chauds,

ces scrabbles en blé dur qu’on trouve à l’épicerie.

Sans trop dorer la pilule il faudra ruser (les enfants

n’aiment pas la soupe), leur apprendre à pêcher consonnes

et voyelles et à concourir sur le bord de l’assiette.

Car l’alphabet n’a jamais dit son dernier mot.

C’est toute l’histoire de Gutenberg.

Mayence, Saint-Empire, début XVe. Un soleil blond

inonde les jolies maisons à colombages. Seule la chute

d’un pétale indique où va le temps. Un chat baille.

Au couvent, tôt levés, les calligraphes sont devant

leurs pupitres. Grincement dans le silence. «Tout doux,

dit le supérieur, tout doux, je veux entendre soupirer

les anges sous vos doigts.»

Tout près, à la même minute, un incident prémonitoire

sonne le commencement de la fin. Le jeune Gutenberg est

dans son lit. Rêve-t-il ? Zoom avant. Une plume perce

l’oreiller et griffe la joue du garçon. Il pousse un cri."

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